Aux professeurs

None🎓 Chers nouveaux collègues,

Ce texte s’adresse à vous qui venez de rejoindre le monde exigeant et passionnant des classes préparatoires aux grandes écoles. Après plus de vingt années passées dans ce métier, je souhaite partager avec vous quelques réflexions, mises en garde et encouragements. Ce que vous allez lire n’est ni un cours de pédagogie, ni un manuel de survie, mais simplement le témoignage sincère d’un collègue qui est passé par les mêmes doutes, les mêmes fatigues et les mêmes joies que vous connaissez aujourd’hui.


La difficulté du métier

Enseigner en classes préparatoires est un métier d’une richesse intellectuelle incomparable, mais c’est aussi l’un des plus exigeants qui soient dans le paysage éducatif. Contrairement à l’enseignement secondaire où le rythme est souvent plus posé, contrairement à l’université où la recherche occupe une place centrale et où le contact avec les étudiants est plus distendu, la prépa impose une présence totale, une disponibilité constante et une maîtrise parfaite de son sujet. Vous n’êtes pas simplement un transmetteur de connaissances : vous êtes un guide, un évaluateur, un motivateur, parfois un psychologue, et toujours un modèle de rigueur.

La première difficulté réside dans la densité des programmes. En deux ans, vous devez couvrir un volume considérable de notions mathématiques, toutes aussi fondamentales les unes que les autres. Chaque chapitre s’enchaîne au suivant sans véritable temps de répit. Vous n’avez pas le luxe de vous attarder trois semaines sur un point difficile : le programme avance, les concours approchent, et vos étudiants doivent être prêts le jour J. Cette pression temporelle est permanente et peut devenir oppressante, surtout les premières années où l’on cherche encore ses marques, où l’on passe des heures à préparer un cours qui sera délivré en deux heures, où l’on corrige des copies jusque tard dans la nuit.

La deuxième difficulté tient à l’exigence de rigueur. En prépa, chaque mot compte. Une démonstration doit être irréprochable, une rédaction doit être impeccable, une notation doit être cohérente. Vos étudiants vous observeront avec une attention extrême, guettant la moindre erreur, la moindre imprécision. Et ils auront raison de le faire, car c’est cette rigueur qui leur permettra de réussir aux concours. Mais cette exigence pèse lourd sur vos épaules : vous devez être parfait, ou du moins tendre vers la perfection à chaque instant. Un théorème mal énoncé, une hypothèse oubliée, une notation ambiguë, et c’est toute votre crédibilité qui peut être remise en question.

La troisième difficulté est d’ordre psychologique. Vous accompagnez des jeunes gens de dix-huit à vingt ans dans une période de leur vie où la pression est immense. Ils travaillent énormément, dorment peu, doutent souvent, craquent parfois. Vous verrez des étudiants brillants s’effondrer sous le poids de leurs propres attentes. Vous verrez des étudiants travailleurs qui, malgré tous leurs efforts, n’arrivent pas à suivre le rythme. Vous verrez des larmes, des colères, des silences inquiétants. Et vous devrez continuer à enseigner, à évaluer, à pousser vers l’excellence, tout en gardant une part d’humanité et d’écoute. Cet équilibre entre exigence et bienveillance est sans doute le plus difficile à trouver, et il n’existe aucune formation qui vous y prépare véritablement.

La quatrième difficulté est la solitude. Contrairement au lycée où les équipes pédagogiques sont structurées, où les conseils de classe sont des moments d’échange collectif, où les inspecteurs viennent vous guider, le professeur de prépa est souvent seul face à sa classe. Vous préparez vos cours seul, vous corrigez vos copies seul, vous gérez les difficultés de vos étudiants seul. Il y a bien des collègues dans l’établissement, mais chacun a sa classe, son programme, ses étudiants. Cette solitude peut peser, surtout quand on débute et qu’on a besoin de conseils, de rassurance, de partage.


Les problèmes que vous pouvez rencontrer

Face aux étudiants

Le premier problème auquel vous serez confronté est l’hétérogénéité des niveaux. Dans une même classe de trente-cinq étudiants, vous aurez des élèves brillants qui assimilent tout en un éclair et qui aimeraient aller plus loin, plus vite, et d’autres qui peinent à suivre, qui ont besoin de plus de temps, de plus d’explications, de plus d’exemples. Comment faire un cours qui satisfasse les uns sans perdre les autres ? C’est une question à laquelle aucun professeur ne trouve jamais de réponse parfaite. Vous devrez apprendre à doser, à proposer des exercices de niveaux différents, à accepter que certains étudiants décrochent temporairement tout en essayant de les raccrocher avant qu’il ne soit trop tard.

Le deuxième problème est la démotivation. La prépa est un marathon, et comme tout marathon, il y a des moments où l’on veut abandonner. Certains étudiants craquent dès le premier trimestre, d’autres tiennent un an avant de jeter l’éponge. Vous verrez des étudiants qui ne rendent plus leurs devoirs, qui ne viennent plus en khôlle, qui s’endorment en classe ou qui regardent par la fenêtre avec un air absent. Derrière ces comportements, il y a souvent une détresse réelle : un étudiant qui n’arrive plus à suivre, qui se compare à ses camarades et se sent inférieur, qui a perdu confiance en lui, qui ne voit plus le sens de tout ce travail. Votre rôle n’est pas de les forcer, mais de les écouter, de les rassurer, de leur montrer que la difficulté est normale et passagère. Mais il faut du temps, de l’énergie, et parfois un simple mot gentil peut suffire à relancer un étudiant en perte de vitesse.

Le troisième problème est le rapport à l’autorité et à l’évaluation. Certains étudiants contestent leurs notes, négocient, demandent des points supplémentaires, remettent en cause vos corrections. D’autres adoptent une attitude de défi, testent vos limites, cherchent à voir jusqu’où ils peuvent aller. Il faut savoir tenir le cadre avec fermeté, mais aussi avec justice. Un étudiant qui conteste une note n’est pas forcément un étudiant insolent : c’est parfois un étudiant qui ne comprend pas pourquoi il a perdu des points, qui a besoin d’une explication. Mais il faut aussi savoir dire non, maintenir la barre, ne pas céder à la pression. Cet équilibre est délicat et s’apprend avec l’expérience.

Face à l’institution

Le problème le plus immédiat est la charge de travail. Les premières années sont particulièrement brutales. Vous devez préparer vos cours, ce qui demande des heures de lecture, de réflexion, de rédaction. Vous devez corriger les copies de vos devoirs surveillés, ce qui, pour une classe de trente-cinq étudiants et une épreuve de quatre heures, représente facilement quinze à vingt heures de correction. Vous devez assurer les khôlles, qui s’ajoutent aux heures de cours. Vous devez préparer les sujets de DS, les sujets de khôlle, les corrigés. Vous devez participer aux conseils de classe, remplir les bulletins, rencontrer les familles. Et tout cela s’accumule semaine après semaine, mois après mois, sans véritable répit.

Un autre problème institutionnel est la pression des résultats. En prépa, vous êtes jugé sur les résultats de vos étudiants aux concours. Le taux d’admission, le nombre d’intégrés dans les grandes écoles prestigieuses, tout cela est scruté, commenté, comparé. Cette pression peut être lourde à porter, surtout quand on débute et qu’on n’a pas encore la confiance de sa hiérarchie. Vous pouvez avoir le sentiment que votre valeur professionnelle est réduite à un pourcentage, que si vos étudiants ne réussissent pas, c’est de votre faute. Il faut apprendre à relativiser, à accepter que vous faites de votre mieux, que certains facteurs échappent à votre contrôle.

L’isolement institutionnel est aussi un problème. Il existe peu de formations continues spécifiques à l’enseignement en prépa. Les inspections sont rares et souvent perçues comme des jugements plutôt que comme des accompagnements. Vous n’avez pas de conseiller pédagogique attitré, pas de mentor qui vous guide pas à pas. Vous apprenez sur le tas, par essais et erreurs, en observant les collègues plus expérimentés quand vous en avez l’occasion. Cette autonomie est une liberté, mais c’est aussi une solitude.

Face à vous-même

Le perfectionnisme est le piège le plus courant chez les jeunes professeurs de prépa. Vous voulez que chaque cours soit parfait, que chaque démonstration soit élégante, que chaque exercice soit parfaitement calibré, que chaque correction soit exhaustive. Vous passez des heures à peaufiner une figure, à chercher la meilleure manière d’expliquer un théorème, à rédiger un corrigé qui couvre tous les cas possibles. Ce perfectionnisme est une qualité, mais il peut devenir paralysant. Il faut apprendre à accepter qu’un cours ne sera jamais parfait, qu’il y aura toujours un détail que vous auriez pu mieux traiter, une explication que vous auriez pu trouver plus claire. L’important est d’avancer, de progresser d’année en année, pas d’atteindre une perfection inaccessible.

La culpabilité est un autre sentiment fréquent. Vous avez l’impression de ne jamais en faire assez : pas assez de temps passé sur tel chapitre, pas assez d’attention portée à tel étudiant en difficulté, pas assez de préparation pour tel DS. Vous culpabilisez de partir à dix-huit heures quand un collègue reste jusqu’à vingt heures. Vous culpabilisez de prendre un week-end de repos quand vous avez encore trente copies à corriger. Cette culpabilité est irrationnelle, mais elle est tenace. Il faut apprendre à l’accepter sans la laisser vous dévorer.

Enfin, l’épuisement est un risque réel. Les premières années, le rythme est si intense que beaucoup de jeunes professeurs frôlent le burn-out. Vous travaillez le soir, le week-end, pendant les vacances. Vous dormez peu, vous mangez mal, vous ne voyez plus vos proches. Votre corps et votre esprit vous envoient des signaux d’alarme que vous ignorez parce que « les étudiants ont besoin de moi », parce que « les concours approchent », parce que « je ne peux pas les laisser tomber ». Mais si vous vous effondrez, vous ne serez utile à personne. Il faut apprendre à se préserver, à dire non, à accepter ses limites.


Conseils pour traverser ces difficultés

Le premier conseil que je donnerais est de ne pas chercher à tout faire parfaitement dès la première année. Acceptez que vos premiers cours soient moins aboutis que ceux de vos collègues expérimentés. Acceptez que vos premières corrections soient un peu brouillonnes. Acceptez que vos premières khôlles soient un peu hésitantes. Tout cela s’améliore avec le temps, avec la pratique, avec l’expérience. Ce qui compte, c’est votre engagement, votre sincérité, votre volonté de bien faire. Les étudiants le sentent et vous en seront reconnaissants.

Le deuxième conseil est de vous entourer. Parlez avec vos collègues, même si chacun a sa classe et son programme. Demandez-leur des conseils, des idées, des retours sur vos cours. Si vous avez la chance d’avoir un collègue plus expérimenté dans votre établissement, n’hésitez pas à aller le voir, à lui demander de vous observer, à lui poser des questions. Si vous êtes seul dans votre matière, cherchez des contacts en ligne, des forums, des groupes de professeurs de prépa. La solitude est un problème, mais elle n’est pas une fatalité.

Le troisième conseil est de vous ménager des espaces de respiration. Le métier est prenant, mais il ne doit pas vous engloutir. Gardez du temps pour vous, pour votre famille, pour vos amis, pour vos loisirs. Faites du sport, lisez autre chose que des mathématiques, voyagez si vous le pouvez. Ces moments de coupure ne sont pas du temps perdu : ils sont essentiels pour recharger vos batteries, pour garder votre enthousiasme, pour rester un professeur vivant et passionné. Un professeur épuisé est un professeur qui transmet de la fatigue ; un professeur reposé est un professeur qui transmet de l’énergie.

Le quatrième conseil est de garder le contact avec le sens de votre métier. Dans les moments de fatigue, dans les moments de doute, rappelez-vous pourquoi vous avez choisi ce métier. Vous n’êtes pas là simplement pour préparer des étudiants à des concours. Vous êtes là pour leur transmettre une manière de penser, une rigueur intellectuelle, une curiosité, une exigence qui les accompagneront toute leur vie. Vous êtes là pour former des ingénieurs, des chercheurs, des enseignants, des citoyens capables de raisonner avec clarté et de résoudre des problèmes complexes. Ce sens-là est plus grand que n’importe quelle copie, n’importe quel DS, n’importe quel concours.

Le cinquième conseil est de rester humble et curieux. Vous avez beaucoup appris pendant vos études, mais vous avez encore énormément à apprendre. Chaque année, vous découvrirez une nouvelle manière d’expliquer un théorème, un nouvel exercice qui éclaire une notion sous un angle différent, une nouvelle approche qui rend un chapitre plus accessible. Vos étudiants aussi vous apprendront des choses : par leurs questions inattendues, par leurs erreurs révélatrices, par leur manière de penser qui n’est pas la vôtre. Restez ouvert, restez curieux, restez en apprentissage permanent. C’est ce qui fait qu’un professeur ne s’use pas, même après vingt ans de métier.


Mot de la fin

None🌟 Bonne continuation, chers collègues

Ce métier est l’un des plus beaux qui soient, mais c’est aussi l’un des plus exigeants. Il vous demandera du temps, de l’énergie, de la patience, de la résilience. Il vous donnera aussi des moments de grâce incomparables : un étudiant qui comprend enfin un point qui le bloquait depuis des semaines, une classe entière qui suit votre raisonnement avec attention, un ancien élève qui vous écrit dix ans plus tard pour vous dire que vous avez changé sa manière de penser.

Les premières années seront difficiles. Vous douterez, vous serez fatigués, vous vous demanderez parfois si vous êtes fait pour ça. C’est normal. Tous les professeurs de prépa sont passés par là. Mais avec le temps, vous trouverez votre rythme, votre style, votre manière d’enseigner. Vous apprendrez à gérer la pression, à accepter vos limites, à savourer les petites victoires du quotidien. Et un jour, vous réaliserez que vous êtes devenu ce professeur que vos étudiants respectent et admirent, non pas parce que vous êtes parfait, mais parce que vous êtes sincère, engagé et passionné.

Alors, bon courage, bonne route, et bienvenue parmi nous. Ce métier vous le rendra au centuple.

— Saîd MAHARI